Le Sportnographe

Un match dont vous êtes le héros

Montréal – Dernièrement, selon mes oreilles attentives qui, je dois le noter, sont souvent très utiles pour entendre les ouï-dire, le gros problème de Canadien, ce serait vous, les partisans. Vous qui huez vos pauvres joueurs francophones qui, supposément, portent fièrement le chandail légendaire du bleu-blanc-rouge (le mot pauvre est ici employé au sens d’inspirer la pitié, car ils ont théoriquement les moyens de s’acheter plus d’une livre de beurre, voire même plus d’une grosse voiture). Vous, les spectateurs, « les “bâtards” du haut des gradins qui ont déjà commencé à huer et à réclamer Huet » (ce n’est pas moi qui le dis, mais Réjean Tremblay en parlant de la situation difficile d’Aebischer lors de son arrivée devant le filet tricolore), seriez responsables des maladresses de Canadien. Avez-vous déjà été hué ? Moi-même, un jour lointain où la forme physique me donnait des allures de sportif, je me suis fait huer par une moitié d’estrade complète et je dois vous avouer que les cris des spectateurs adverses avaient fouetté mon jeu. Je les entendais, et ils renforçaient chacun de mes coups de patin et chacun de mes lancers. Il est vrai que de se faire huer par ses propres partisans et de se faire huer par ceux de l’équipe adverse ne motivent probablement pas un joueur de la même façon. Or, il est indiscutable de dire que les spectateurs influencent le mental individuel d’une équipe.

Pour vous et uniquement vous, fidèle lecteur, et pour vous prouver toute l’influence de vos cris d’insatisfaction, en direct de l’Internet, le Sportnographe a décidé de vous offrir des billets pour assister à ce match virtuel simulé par une équipe d’ordinateurs où le Toronto de Maple Leafs affrontera Canadien au centre Bell. Un match dont vous serez le héros. Pour mieux reproduire la réalité, vous serez assis virtuellement dans la zone Molson Ex et accompagné de huit de vos meilleurs amis. Vous êtes prêt ? Alors, si vous acceptez les billets, allez au paragraphe 10, « Canadien, j’arrive » ; si vous les refusez, allez au paragraphe 130, « Je ne veux pas assister au match ».

10 >> Canadien, j’arrive

À l’intérieur de l’un des vestiaires du centre Bell, une équipe déterminée à gagner enfile tranquillement son habit de travail ; à l’extérieur, heureux, vous arrivez fièrement avec votre chandail du tricolore et votre trompette. À la queue leu leu, vous franchissez les tourniquets, vous saluez le préposé aux billets et, la main dans la main, vous marchez avec vos fidèles compagnons en direction de votre siège. Un choix s’offre à vous. Si vous faites la file afin de vous abreuver d’une bonne bière chère, allez au paragraphe 20, « Je vais boire ce soir » ; si vous allez directement à votre siège, allez au paragraphe 30, « Je viens voir Canadien ».

20 >> Je vais boire ce soir

Vous montez, prenez une bière, montez et prenez une autre petite bière, et vous cherchez maladroitement votre siège pour finalement décider de faire un arrêt « pipi ». Assoiffé, vous croisez un kiosque à bière et vous faites la file en parlant de Richard Zednik, de Mark Streit et de Pierre Dagenais. Vous entendez au loin les cris des amateurs qui encouragent Canadien pour la mise au jeu officielle, vous courez à votre siège et vous vous assoyez enfin en échappant au passage quelques gouttes de bonne bière sur une personne qui était assise sur le bout de son siège. Saku Koivu remporte la rondelle officielle que l’arbitre avait déposée d’un geste vif et précis et il fait une passe de tout son patin à Craig Rivet qui s’empresse de la diriger vers le fond de la zone adverse. Vous commencez déjà à vous impatienter en voyant cette première manoeuvre plutôt classique de la part de Tricolore. Alors que l’expérimenté Ed Belfour place sagement la rondelle tatouée du CH pour son défenseur droitier, vous criez sans remord « choouuuu Rivet, chouuuu ! » Il faut mentionner qu’il est toujours plus facile pour un francophone de comprendre le « choouuu ! » des partisans et, par conséquent, toujours plus difficile de rester insensible à ce mot typiquement français. Après quelques minutes de jeu, c’est-à-dire plusieurs va-et-vient d’une zone à l’autre, le Toronto lance et compte un filet, mais, malheureusement, vous n’avez point vu le but, car vous surveilliez depuis quelque temps le gentil vendeur et son plateau de bières tièdes. Quelques partisans des méchants se lèvent et crient déjà victoire, le Toronto se donne quelques tapes de félicitations sur les culottes, et la joute reprend après une pause commerciale. Si vous vous levez et frappez le partisan maquillé du logo de Maple Leafs le plus proche, allez au paragraphe 50, « Je n’aime pas le Toronto ! » ; si vous scandez le nom de Huet, dirigez votre regard insatisfait vers le paragraphe 80, « Huet, Huet, Huet… ».

30 >> Je viens voir Canadien

Vous montez, montez et montez, et vous arrivez finalement à votre siège. Satisfait, vous regardez la période d’échauffement en épiant les moindres gestes de vos favoris. Cristobal Huet semble en grande forme, mais c’est David Aebischer qui affrontera le Toronto et qui protégera le filet de Canadien. Vous faites vos prédictions, vous feuilletez le programme tricolore que vous avez acheté à votre arrivée et vous attendez patiemment la joute en rêvant à la coupe Stanley. Si vous regrettez d’avoir accepté les billets, dirigez vos yeux vers le paragraphe 130, « Je ne veux pas assister au match » ; si la mise au jeu officielle vous intéresse, allez au paragraphe 40, « Je suis prêt, et Canadien aussi ».

40 >> Je suis prêt, et Canadien aussi

Après avoir chanté haut et fort l’Ô Canada, vous avancez tous votre postérieur vers le bout du siège et vous tapez gracieusement dans vos mains en formant un applaudissement. Saku Koivu remporte la rondelle officielle que l’arbitre avait déposée d’un geste vif et précis et il fait une passe de tout son patin à Craig Rivet qui s’empresse de la diriger vers le fond de la zone adverse. Vous applaudissez cette première manoeuvre plutôt habile de la part de Tricolore, alors que l’expérimenté Ed Belfour place sagement la rondelle tatouée du CH pour son défenseur droitier. Après quelques minutes de jeu, c’est-à-dire plusieurs va-et-vient d’une zone à l’autre, le Toronto lance et compte un filet. Quelques partisans des méchants se lèvent et crient déjà victoire, le Toronto se donne quelques tapes de félicitations sur les culottes, et la joute reprend après une pause commerciale. Si vous continuez à crier le fameux et célèbre « Go HABS, Go ! », allez au paragraphe 60, « J’ai réservé mon siège sur la Sainte-Catherine » ; si vous vous impatientez soudainement, pointez votre regard furieux vers le paragraphe 90, « Chouuuuuuuuu ! »

50 >> Je n’aime pas le Toronto !

Vous vous rendez difficilement près du méchant partisan qui encourageait sans gêne le Maple Leafs et, de plusieurs coups de poing mal placés, vous perdez facilement votre bataille. Pendant que vos amis se font de plus en plus discrets, un gardien de la sécurité vous ramasse et vous catapulte à l’extérieur du centre Bell. Encore étourdi par la boisson et sonné par le gros monsieur qui vous a appris de toujours s’en prendre au plus petit que soi, vous titubez vers la première Cage aux Sports en maugréant contre le Toronto. Deux heures plus tard, vous arrivez finalement au restaurant, mais la joute est terminée. Vous vous écroulez en vous dépouillant de toutes vos larmes. Fin.

60 >> J’ai réservé mon siège sur la Sainte-Catherine

J’interromps personnellement votre lecture le temps de quelques mots pour vous féliciter, vous et votre belle attitude. Canadien doit apprécier. Revenons à vos glorieux, car ils viennent de compter un but en fin de période, et vous savez ce que les experts disent des buts qui laissent un goût amer aux joueurs ébranlés pendant tout un entracte, soit quelques tours de resurfaceuse. Entassés entre deux groupes qui ont le coude léger, vous savourez le but égalisateur compté par le numéro 38, Jan Bulis. C’est un but qui mit un terme aux hurlements, à votre gauche, des neuf personnes qui scandaient le nom de Huet et aux lamentations, à votre droite, des neuf autres qui criaient « Chouuuuuuuuu ! » Le pointage est égal, la deuxième période débute, et, vous, vous sifflez de tout votre vent pour encourager vos glorieux. La période médiane se termine (je dois quand même résumer un peu, non ?), Canadien a donc pris le contrôle de la partie, et le tableau indicateur affiche le résultat : Canadien a enfilé trois beaux filets, et le Toronto toujours un seul. Si vous essayez de démarrer une énorme vague dans le centre Bell, allez au paragraphe 100, « La coupe arrive à Montréal » ; si vous décidez d’aller, vous et vos huit amis, vous faire tatouer sur le ventre une lettre avec le nom « Aebischer », dirigez votre regard confiant vers le paragraphe 70, « Aebischer un jour, Aebischer pour toujours ».

70 >> Aebischer un jour, Aebischer pour toujours

Vous courez à la salle de bain, vous sortez un gros marqueur rouge et, sur votre poitrine bombée, vous inscrivez noblement le A. À tour de rôle, le ventre de vos amis se présente à vous, et vous tatouez solennellement chacune des lettres. Avec vos amis, vous êtes prêt à sortir présenter votre oeuvre à la foule emballée, lorsqu’un fou furieux arrive sans se présenter et vous frappe au visage d’un violent coup de poing. Vous vous affaissez lourdement sur le sol et vous oubliez le réel pendant quelques heures. Dans un lit d’hôpital, vous vous réveillez promptement, et vous demandez le pointage final à une infirmière qui avait choisi un peu plus tôt l’option « Je ne veux pas assister au match » et qui, par le fait même, ne le connaissait point. Vous examinez votre poitrine tatouée et vous souriez de toutes vos dents blanches. Vous êtes heureux, mais c’est la fin de votre anecdote.

80 >> Huet, Huet, Huet…

Un curieux jeune homme vient de se lever en titubant et de se faire frapper solidement par un partisan du Maple Leafs. Vous applaudissez son courage, vous prenez une grande gorgée de houblon liquide et vous continuez à crier le nom de Huet. David Aebischer se demande un instant ce qu’il est venu faire dans cette ville de fou qu’est Montréal, et les méchants en profitent en envoyant le petit disque noir dans le haut du filet du gardien distrait qui se jeta sur la glace de tout son papillon. La deuxième période se termine, et vous vous dirigez vers la salle de bain où vous croisez neuf curieux personnages qui se tatouaient le nom d’Aebischer sur le ventre. Insulté ou enragé, vous vous en prenez à la première personne que vous approchiez, soit le A, et, sans avertir, vous l’attaquez d’un violent coup de poing-surprise. Déterminé, vous foncez sur le E, mais les sept autres lettres vous encerclent de tout leur caractère. Le E court à l’instant chercher la sécurité au grand complet, et vous vous retrouvez à la belle étoile. Désolé, c’est la fin de l’histoire pour vous.

90 >> Chouuuuuuuuu !

De tous vos poumons, vous hurlez à l’emporte-pièce votre mécontentement qui ne cesse de croître à l’intérieur de vous. Canadien se démarque alors par ses nombreuses punitions, et le Maple Leafs, lui, par ses nombreux buts dans le filet du Tricolore qui, devant la multitude déçue, est alors de plus en plus nerveux et de moins en moins glorieux. Étrangement, à vos côtés, un petit groupe encourage encore Canadien avec passion. En les regardant, vous vous dites découragés que, parfois, il y a des gens différents qui ne voient pas du tout la partie de la même façon que vous, notre spécialiste sportif adoré. Ici, je comprends votre insatisfaction, mais je me demande si vos hurlements de désespoir aident vraiment Canadien. Je vous dis ça, mais vous n’êtes pas obligé de m’écouter, puisque c’est vous le héros de l’histoire. Si vous continuez à insulter Canadien, ragez au paragraphe 110, “Chouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu !” ; si, selon mes conseils, vous décidez d’encourager Canadien, dépêchez-vous d’aller au paragraphe 120, « La sirène finale n’a point sonné, ce n’est pas fini ».

100 >> La coupe arrive à Montréal

Vous vous levez, vous criez et faites aller tout votre gestuel afin d’entourer la surface glacée d’une énorme vague humaine. L’amphithéâtre tremble sous vos cris, il vibre à l’unisson de la victoire et il succombe à votre enthousiasme. Huit fidèles partisans tatoués ventralement parlant viennent se rasseoir près de vous, et vous remarquez qu’il manque la lettre A au nom Aebischer. Curieux, ils ont perdu un ami, mais la troisième période débute, et vous oubliez instantanément ce détail. Vous observez la joute et vous êtes impressionné. Canadien joue bien et avec confiance. Il remporte la précieuse victoire, et vous le félicitez de toutes vos mains. Vous avez un sentiment. Canadien remporte la coupe, vous le savez depuis. À suivre… Allez au paragraphe 140, “Retour à la réalité”.

110 >> Chouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu !

Vous avez terriblement honte de Canadien, vous êtes découragé et, dans un mouvement de panique, vous allez vous acheter un chandail du Toronto pour faire une blague à vos copains. Malheureusement pour vous, lorsque vous revenez en riant avec votre nouveau jersey, un partisan qui tantôt criait pourtant des insultes au bleu-blanc-rouge vous utilise maintenant pour absorber toute la bière de son verre. Voyant la scène qui vous impliquait directement, un gardien se dirige vers vous d’un pas décidé. La malchance est sur vous, le gardien de l’amphithéâtre n’a jamais aimé le Toronto, il saisit violemment votre bras et vous expulse automatiquement du lieu bénit. Vous ne comprenez pas la situation, mais, pour vous, l’histoire est terminée.

120 >> La sirène finale n’a point sonné, ce n’est pas fini

Vous commandez une bière pour vous resaisir et vous commencez à taper dans vos mains au rythme du tableau indicateur qui affichait maintenant le ridicule pointage de six à zéro en faveur du visiteur. La troisième période débute, un partisan vient vous narguer en riant et en arborant le jersey du Maple Leafs, et votre soudaine passion pour Canadien vous oblige à déverser immédiatement tout le jus de votre bonne bière sur son chandail inapproprié. Curieusement, sans poser de questions et sans dire un mot, le gardien de l’aréna saisit l’homme sur lequel vous vous étiez défoulé, et il amène la victime étonnée loin de vos yeux. En observant le jeu, vous criez et vous chantez, vous dansez et vous hurlez. Canadien répond rapidement en déjouant l’expérimenté Ed Belfour. Un but, deux buts, alouette ! Tricolore égalise la joute, vous jubilez. La prolongation ne détermine aucun gagnant, les joueurs se préparent à la fusillade, et vous êtes ivre de joie. Un, le Toronto ne compte pas, Ryder non plus. Deux, David Aebischer effectue l’arrêt, Kovalev égratigne la baie vitrée. Vous pensez à votre Pierre Dagenais qui, d’un franc lancer, l’aurait mis directement dans le but sans hésiter. Trois, le Maple Leafs patine, lance et rate la cible. Puisque vous êtes le héros, pour vous, voilà Pierre Dagenais qui s’élance. Il s’avance, lance et compte. Canadien a gagné, vous nagez dans la joie. Vous ovationnez vos étoiles et vous quittez les lieux en chantant « Na nana-Na ». À l’extérieur, le printemps vous apporte une fraîche odeur de coupe Stanley. La multitude voit déjà le trophée à Montréal, tout est possible. À suivre… Allez au paragraphe 140, « Retour à la réalité ».

130 >> Je ne veux pas assister au match

Mesdames, cette semaine, la palpitante émission Loft Story nous offre un autre superbe ballottage qui fait osciller les trois finalistes mâles entre le réel et le laboratoire. Dimanche prochain, si je me trompe, vous ne me le dites surtout pas, Étienne, Mathieu et Maxime attendront votre verdict avec impatience et angoisse. En parlant de verdict, il y a quelques jours, la vie, elle-même, a choisi d’offrir une belle petite fille à José Théodore qui est devenu papa par le fait même. Chapeau José. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Fin.

140 >> Retour à la réalité

Ce soir, Canadien affronte le vrai Maple Leafs dans un match sans virtualité. Allez-vous les encourager ? Si oui, je vous lève mon chapeau !

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